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Le mouvement des métayers et les campagnes de 1791 (3)

 

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III - UN MONDE RURAL QUI S’ « OPINIATRE » ET DIVISE LES PATRIOTES

Nous voici ramenés à travers la lecture de ces faits à nos questions initiales et d’abord à la première : que nous disent-ils sur la part que prirent les paysans dans leur émancipation ? Et quel rôle joue-t-il sur le positionnement politique d’une bourgeoisie appelée à avoir sur le contexte national, notamment par le vote, un rôle dans l’évolution politique ?

A - Des ruraux qui s’ « opiniâtrent » 

Il faudrait d’abord examiner le comportement politique des campagnes du Périgord à la lumière d’un triple critère. Le premier est son écrasante domination numérique : J-.P.Poussou1a montré qu’il représentait, en 1806, 95,2% de la population totale soit un pourcentage qui le place au deuxième rang sur le plan national. Même si ce chiffre inclut de petits bourgs comme Thenon qui sont plutôt un relais de l’action urbaine, ce poids donne une sorte d’épaisseur qui le rend plus facilement imperméable aux décisions venues des villes et rend celles-ci plus vulnérables. Le grand retard du département en termes d’alphabétisation 2 ; à ceci s’ajoute, dans des conditions statistiquement non mesurées3, la faiblesse de la pratique de la langue française dès que l’on dépasse le stade du concret4. Tout cela donne crédit à a notion de comportement « infrapolitique ».

Reste à savoir comment il fonctionne dans les événements que nous avons présentés. Il nous semble en fait relever d’une autre idée la révolution : il n’est pas au point de départ d’une construction nouvelle comme pour ceux que nous qualifierions d’insiders mais une sorte de point d’arrivée qui fait de l’été 1789 une fin. En somme le monde rural interprète la notion d’Ancien Régime au plein sens du terme et en tire les conclusions sur deux plans : la fin de la société d’ordres d’où l’obstination à supprimer bancs et girouettes, partant la fin des prélèvements féodaux ce qui ne signifie nullement remise en cause du droit de propriété. Agissant ainsi ils ne s’excluent pas du jeu politique comme en témoigne le rapport à l’idée de loi, la lei comme l’a si fortement souligné Jean Boutier dans la cadre du Limousin5. Mais il n’y a de loi que légitime celle qui établit le droit contre le non-droit fruit des usurpations tant de foi portées devant les tribunaux. La première question est celle du rapport à la loi écrite telle que nous le voyons s’établir au sujet de la rente. Il est clair qu’il y a eu coïncidence entre la première proclamation de l’été 1790 qui proclame que le régime féodal est irrévocablement aboli qui relève d’une approche simple qu’ont pu relayer les annonces des curés au prône. Il a été vécu comme relevant de la justice qui constitue la référence et concrétise l’idée même de révolution en ce sens qu’il rejoint le refus déjà amorcé au nom du déni de justice que constitue son augmentation insupportable telle qu’elle existe ou est ressentie. C’est un thème ressassé dans les cahiers de doléances et que l’affaire du notaire Virideau, ce faussaire réputé de la fin des années 1780 a conforté6.D’où la décision non seulement de ne plus payer mais d’exiger sa remise ou ensuite les arrérages pour ceux qui l’ont perçue. On notera que mention est faite de plusieurs opérations de rénovation des terriers interrompues après le 14 juillet ce qui montre que l’on n’a même pas besoin d’attendre le 4 août pour comprendre qu’une page est tournée. La grande peur en revanche ne suscite que des mobilisations sporadiques sans qu’on s’en prenne aux châteaux ni aux rentes. Mais dès l’hiver la résistance est en place.Il s’agit plus d’une contre-offensive que d’une résistance à priori : les longs défilés qui conduisent aux châteaus visent pour les paysans à récupérer leur bien dans les greniers seigneuriaux. Les mouvements paysans sont toujours motivés par cette récupération, en 1790 ou en 1791 à moins que puisse être établi sur des documents authentiques (pas les lièves mais le document originel issu des terriers qui font l’objet de pillage autant pour les utiliser pour montrer leur bon droit que pour les piller ). C’est tout le sens du dialogue déjà entrevue entre les paysans de St Martial et la comtesse de Cherval. A partir de là, les lois votées à Paris, en contradiction avec le premier principe du 4 août, sont forcément illégitimes et incompréhensibles à tous les sens du terme et leur annonce par le curé ou le maire le fruit d’un détournement et d’une perversion de la loi à laquelle il faut substituer une expression juste parce que venue dit le tailleur de Saint Aubin de la « Basse nation » fondée sur des principes justes : « plus de rente » en 1790 ; partage intégral de la production de la métairie en 1791. Ces principes simples il s’agit d’y obtenir le ralliement des collecteurs. De ces principes pourrait-on dire qu’ils rappellent les principes de l’économie morale de la foule évoqués par Tilly a propos des questions de grains ? Ils construisent un langage et une action dont il est contestable infra-politique  dans la mesure elle relève d’ une autre ligne révolutionnaire dans laquelle le verbe joue la fonction d’intimider l’adversaire sur la base d’un discours réduit au minimum et appuyé sur des symboles comme le mai et ses attributs ou la potence. Mais il est important que si la menace est proférée très haut parfois de façon suggestive (« il y aura des chapeaux de reste » « il y aura du pain cuit de reste ») elle ne s’accompagne de façon que très limitée des actes : au même moment où les exécutions se multiplient dans les mouvements urbains, il n’y a aucune trace de meurtre durant ces mois de révolte. Pas plus d’ailleurs que de condamnation à mort. C’est probablement une des conséquences d’action dans un monde où les rapports sociaux engendrent de forts ressentiments mais ne sont pas fondés sur des haines inexpiables. Cela nous invitera à évaluer la nature de ces rapports et la place qu’ils laissent à la négociation. Ils interrogent aussi sur la fatalité du dérapage.

C’est pourquoi mouvement s’inscrit sous nos yeux dans le cadre paroissial quand le soulèvement croquant s’appuyait sur une armée de paysans qui convergeaient de différents villages vers les villes relais de l’administration fiscale. La raison en est que la solution est d’abord entre les mains du seigneur ou du propriétaire local qu’il convient de faire capituler. C’est le deuxième aspect d’une approche infra politique : non plus les principes chers aux membres des sociétés populaires mais la réalité concrète. Or à ce stade, deux remarques s’imposent. D’abord sur le fonctionnement du cadre paroissial puis communal dans lequel ce refus s’exprime qui est un cadre conquis. Changement de langage et changement d’échelle : à l’été 1789, l’annonce de la Bastille et Grande Peur ont brisé les liens ( ou si les écoute, « les chaînes ») de l’Ancien Régime, libérant le village de toute tutelle administrative et économique (le village pouvait désormais retenir sa production malgré la loi de libre circulation des grains) . On voit bien dans les villages que nous avons parcourus que les élections municipales qui auraient dû réinstaller le village dans les structures administratives régionales et locales n’y ont rien fait. Car les officiers municipaux, interlocuteurs de l’administration sont désavoués des deux côtés : les registres des districts sont plein de l’exaspération des administrateurs qui ne parviennent pas à obtenir la coopération de municipalités qui, incapacité le plus souvent (revoilà la question de l’analphabétisme) ou mauvaise volonté ; mais on on l’a bien vu dans les multiples affrontements rencontrés l’hostilité aux élus locaux .Ce fonctionnement se réalise d’autant mieux que disparaît la maréchaussée et que fonctionnement de la gendarmerie qui tarde à se mettre en place est nettement moins répressif et efficace. L’ordre ce sont désormais les gardes nationales qui le font appliquer et ont les voit agir dans des affaires de faits divers villageois. Mais ces soldats défendent l’ordre qui leur paraît juste et donc, on l’a vu, met en scène la revendication populaire. Le tocsin règle le rythme (au point que son usage est interdit dans le district de Bergerac en août7) d’où nous l’avons vu le rôle des marguillers dont le nomination est parfois l’objet de vifs affrontements. La cible des gardes nationales est ceux qui désobéissent à la loi qu’elles ont proclamées, qu’il s’agisse de ceux qui lèvent des droits indus ou ceux qui les versent. D’où une sorte de frontière entre le monde qui répond à la structure administrative et celui qui la rejette : la frontière s’installe entre les municipalités et les officiers des gardes nationales d’une part issus de la bourgeoisie villageoise, les gardes nationaux et la paysannerie. Le monde intermédiaire des artisans ou des cabaretiers joue en la matière un rôle important : présent dans la garde nationale et maniant souvent les deux langues il fonctionne comme une courroie de transmission au sein d’un monde rural dont il a l’oreille et assoit sa légitimité sur la transmission de documents administratifs au moins commentés sinon interprétés.

La question des métayers :

La question des métayers qui est ici centrale est tout à fait importante au regard de l’importance qu’ils occupent dans les campagnes du Périgord au XVIII° siècle. Il nous manque sur ce sujet une étude approfondie comme celle qu’a récemment proposée pour le Limousin Jean-Paul Delhoume8. En revanche se sont accumulés les truismes sur ce mode de faire valoir, notamment de part des agronomes de la période dont le plus célèbre est Alain de Fayolle9. Dans ce contexte, l’été 1791 pose une question nouvelle : celle des métayers et du contrat de propriété. La place des métayers dans la communauté rurale est l’objet de débats. Pour H Delpont qui voit en eux un sous-prolétariat , ils vivent aux marges du village un peu comme des pestiférés10. Les faits que nous retrouvons ici montrent qu’ils bénéficient au moins de la solidarité du monde rural. Leur statut est l’objet d’incessantes controverses. Le contempteur le plus connu de ce mode de faire valoir est André de Fayolle qui dénonce en lui une des causes les plus certaines de l’archaïsme agricole du Périgord comme il dit son mépris pour la culture du maïs que les paysans ont adopté du fait de l’intérêt qu’il présentait en termes de rendement. On peut à ce sujet se demander si la vigueur du réquisitoire ne tient pas à l’ampleur des exploitations mises en métayage : pour le Limousin voisin, JP Delhoume, le terme de domaine est souvent synonyme de métairie, d’exploitation complète et que ce pourrait être le cadre d’une tout autre agriculture ! L’étude du village de Saint-Martin-le-Pin à travers les registres comptables des fermiers du marquis de Verteillac, où la vente des biens nationaux montre des domaines dits « à deux paires de bœufs «   qui dépassent vingt hectares dont une quinzaine en terres labourables. Même si deux familles vivent sur une telle exploitation on peut admettre que le reste à consommer vaut bien celui des petites exploitations de quelques journaux !

Un autre point de repère de la situation des métayers nous est donné par les registres de taille. Nos sources dans ce domaine ont beau être limitées, elles donnent une hiérarchie de versement en tête de laquelle figurent des métayers qui au terme des contrats paient une taxe d’exploitation souvent supérieure à 50 livres quand la charge des petits propriétaires est de quelques livres 13. D’où d’ailleurs les remarques scandalisées des municipalités dans l’enquête de 1790 qui voient surgir le poids politiques de non- propriétaires dans un système bâti pour les exclure14. A Saint-Martin-le-Pin15 nous avons pu établir un état de la situation qui montre leur place , leur rôle et leur assise : ainsi de ce métayer qui reçoit un cheptel d’un montant de 415 L et 12 sacs de semence en 1747.16 Quant au « Petit Monsieur » qui est en première ligne en 1791, le logement la description de l’habitation montre aussi qu’il est bien mieux loti que les petits propriétaires :17 il gère une exploitation de 23 hectares dont la moitié en terres labourables et dispose de plusieurs paires de bœufs. Certes, les situations sont diverses18 et inclut les sous-métayers au sort peu enviable que sont les bordiers. On notera par ailleurs, traduction de situations plus ou moins stables que sur les listes des doléances ou celles des actifs présents aux élections primaires de 1790 ou 1791 on écrit tantôt le nom suivi du titre de métayer ou tantôt «  le métayer de M » ce qui évoque des statuts différents19. Il faudrait aussi se demander si la situation ne s’est pas dégradée au XIX° imposant du métayage une image que fait entrer dans le roman le Jacqou le Croquant d’Eugène le Roy.

Il est cependant une autre approche qu’il faut examiner, c’est celle que décrit Hubert Delpont qui évoque un « sous prolétariat »  « ceux qui par opposition aux autres couches sociales n’ont rien, ceux à qui tout est interdit » et vis-à-vis desquels « les propriétaires ne lâchent rien et se refusent à toute concession »20. Le tableau que nous en avons fait est évidemment en fort décalage avec cette vision. Il faudrait y ajouter un autre aspect. Au cours du XVIII° siècle s’est produit une ouverture commerciale que les propriétaires ont pu exploiter en intensifiant leur coopération avec leurs métayers comme en attestent les livres-journaux nontronnais de Saint-Martin ou de Saint-Saud autre lieu concerné par les révoltes21. A l’heure où s’ouvre au Limousin le marché parisien qu’a étudié R.Abad22 et dont JP Delhoume a montré les répercussions régionales, s’installe au nord du Périgord un réseau de foires dont profite la spécialisation dans l’élevage et dont les bénéfices se partagent entre partenaires qui fréquentent ensemble ces marchés. D’ailleurs les métayers bergeracois eux-aussi ne sont-ils pas, en 1791, en quête du  «  blé fin » et donc marchand ?. Faut-il ajouter que si les métayers subissent la routine, d’autres s’en écartent au point que lorsque le conseil général de la Dordogne décide d’honorer un agriculteur exemplaire, en 1791 c’est un métayer qu’il choisit.

Que dès lors les propriétaires voient venir avec inquiétude leur rébellion paraît logique d’autant qu’encore une fois c’est du contrat de propriété, sacrée entre tout, dont il s’agit. Qu’ils refusent tout compromis relève d’une vision de l’histoire où seul existe le conflit de classes. Nous y reviendrons. Ne terminons pas cette approche sans avoir remarqué la place des femmes parmi les propriétaires menacés. Ont-elles été attaquées pour leur faiblesse présumée ? Il ne semble pas qu’elles aient cédé plus facilement que les hommes ni qu’elles aient été moins promptes à se défendre. Elles donnent en tout cas une image suggestive de la place des veuves dans la société rurale. Elles appartiennent à ces bourgeois ruraux rentiers que nous avons aperçu au moment des doléances dont il faut étudier le comportement.

B - Comment être un bourgeois rural ?

1-Des relations moins conflictuelles qu’il n’y parait

Pour comprendre ces attitudes il faudrait distinguer les bourgeois résidents et les forains ce que nous ne pouvons faire. Globalement cependant, nous l’avons vu à plusieurs reprises, leur attitude nous paraît au moins nuancée. Même s’ils en appellent à la justice, beaucoup sont prêts à la conciliation. La situation des villages telle que nous l’avons montrée les plaçait dans un certain état d’isolement qu’accentuait la disparition de la maréchaussée. Repli tactique en attendant des jours meilleurs ? Alors comment dans leur faiblesse les municipalités auraient-elles tenté de trouver des accords, attitude condamnée par les districts ? Mais ces propriétaires qui cèdent le font en toute conscience, prêts à choisir la « loi » de leur métayer contre celle de l’Etat. Ecoutons les membres des Jacobins de Nontron venus à la réunion de la Société de Périgueux, le 21 août, après l’appel à la mobilisation du département « Un d’eux a dit que les ordres du département arrivés dans leur ville avaient porté l’effroi dans les âmes et que de suite ils avaient député à l’administration pour la prier de suspendre encore quelque moment la marche de la force armée pour tenter de ramener dans la bonne voie nos frères les brebis égarées ..Dans plusieurs cantons plusieurs propriétaires avaient de bonne grâce fait cession à leurs colons des rentes en leur disant que la loi le leur défendait »23. Et cet abandon pourrait-être le moyen de porter un nouveau coup aux droits seigneuriaux. Ce propriétaire de Mussidan ne dit pas autre chose quand il souligne que si son métayer avait raison, « cela lui ferait gagner cent écus »24 ; tel métayer promet de rembourser la rêve si le propriétaire payait25. Le réalisme semble donc l’emporter dans la bourgeoisie rurale, réservoir d’électeurs faut-il le rappeler et qui est fort capable de négocier avec ses métayers26. Peut-elle d’ailleurs aller se féliciter publiquement « qu’il n’y a plus de messieurs » comme le rappelle un accusé27, et faire comme si elle pouvait percevoir l’équivalent de la rente qu’elle refuse elle-même même contrainte.

2-Les clivages de la bourgeoisie urbaine.

On oppose généralement deux bourgeoisies : l’une modérée et peu décidée à céder au monde rural, quitte à abandonner ce qu’on avait appelé le « compromis de 1789 » la liant aux paysans contre l’ennemi commun qu’est la noblesse, ce qu’une autre plus révolutionnaire serait prête à concéder scellant ainsi la nouvelle alliance de la bourgeoisie radicale avec le monde rural. Il nous paraît que, comme en 1790, ce sont d’autres types de clivages qui l’emportent.

Les registres des districts font bien apparaître deux types de comportements. Voici le cas de Bergerac. Derrière son député Pinet de Saint-Nexans, la bourgeoisie protestante domine la ville après la chute des Biran. C’est que montre l’étude de Michel Combet28. On voit son attitude « républicaine » au sens traditionnel du terme sur des questions comme celles de l’émigration, du serment ou de l’éducation . La radicalité de sa lettre à l’Assemblée après Varennes et l’appel à la Terreur est très suggestif, nous l’avons vu Or cette bourgeoisie est intraitable avec les paysans :leur soulèvement est incompatible avec la Révolution. Dès lors les qualificatifs les plus noirs pleuvent contre ce monde capable de tous les excès et on ne lui reconnaît même pas la circonstance atténuante d’être manipulé par l’aristocratie. On retrouve le même type d’attitude à Montignac, dans la bouche de l’accusateur public, Lafleunie qui s’insurge contre la municipalité de Plazac.

Périgueux montre un autre visage. Il y a bien deux camps. Mais leur attitude se veut d’abord celle de la compréhension. En réalité l’attitude des administrateurs est celle d’hommes déroutés et réduits à en appeler aux paysans dans des termes qui montrent le fossé qui les en sépare « Descendez dans vos cœurs vous trouverez qu’il est de droit naturel que chacun dispose à son gré de l’héritage de ses pères. Eh nos amis, doutez-vous que le nouveau régime soit préférable à l’ancien. Sous l’Ancien Régime ce n’était guère que parmi vous que régnait la crainte ingénue, les bonnes meurs, la probité réelle. Le nouveau régime va répandre ces vertus agreste et sociales au fond des villes jadis corrompues..29. »

Cette vision rousseauiste d’un monde rural irénique n’est pas loin d’être celle des Jacobins qui comme Lamarque ne cessent d’en appeler à la conciliation30.Mais vient le moment où la situation prend un tour critique. C’est Pipaud qui se fait nommer commissaire du district pour rétablir l’ordre chez « les frères égarés » des campagnes environnantes probablement pour contrôler et limiter la répression. Mais les divisions de la Société des Amis de la constitution de Périgueux sont profondes. Elles s’incarnent dans la garde nationale issue de l’ancien Conseil des communes de Périgueux : celui-ci disparu, elle n’a cessé de multiplier les obstructions contre la mairie. Elle est composée de ce petit monde des artisans qui tranche avec celui des autres villes31. C ‘est cette même garde nationale que le directoire accuse à demi-mots d’avoir été complice de l’invasion de Périgueux par les gardes nationales des campagnes voisines le 7 juin32. Comme elle est, avec la gendarmerie trop peu nombreuse, l’instrument de répression indispensable on la fait consulter par le district sur ses intentions éventuelles quant aux opérations de rétablissement de l’ordre. Elle affirme sa loyauté aux pouvoirs établis mais dès le retour aux Jacobins « le frère Duroc s’est plaint amèrement de la conduite tyrannique qu’avait tenue certains citoyens des détachements »33. Mieux encore. Lorsque l’ordre est rétabli à Ribérac, le district convoque les soldats défaillants du 21 août, surtout des artisans d’ailleurs pour les sermonner devant la garde de Périgueux. Duroc intervient à son tour mais c‘est pour reprocher à ces mêmes gardes nationales leur passivité devant cette semonce. Enfin, témoignage isolé mais position riche d’avenir : la protestation à l’assemblée déjà évoquée de Chrétien contre l’incarcération des paysans saisis.

On le voit la situation obéit à tout sauf à des critères préétablis d’alliances objectives ou circonstancielles. Elle nous paraît chargée de contours culturels qui disent la différence entre deux villes comme Périgueux et Bergerac et ces différences déterminent leur lecture des événements et leur mode d’action. Une vraie géopolitique du département à partir de l’étude des comportements de districts reste à dessiner : elle montrerait à la fois l’influence des cultures et des leaders comme le montre le cas de Lacoste à Montignac

Au total, l’été 1791 est à mi-chemin entre une guerre des châteaux qu’a ravivée Varennes et un affrontement entre propriétaires et paysans locataires. Il nous paraît cependant qu’il existe dans le monde rural de nombreuses passerelles dont témoignent les multiples tentatives d’accord entre propriétaires et locataires du sol, le tout à l’écart de lois que la bourgeoisie urbaine défend comme elle le peut. Mais nous ne pensons pas, comme Anatoli Ado, que « la pression populaire n’avait obtenu aucun résultat » : les faits montrent que 1790 avait approfondi une déstabilisation du système seigneurial entamée avant 1789 et que la stratégie de l’obligation au seigneur de prouver son droit se montrait payante. Trop d’indices montrent le recul accéléré du paiement de la rente et significativement 1791 clôt le temps des grands mouvements ruraux en Dordogne sur cette question. Il nous semble donc, avec YM Bercé, pouvoir affirmer que «la pression acharnée des paysans a joué un rôle décisif34.Il n’est donc pas sûr que les paysans aient attendu la Convention pour se libérer du joug seigneurial comme le pensait Bussières !

Difficile par ailleurs de penser que la question paysanne n’ait pas joué dans les votes des électeurs en septembre 1791 où la bourgeoisie s’est partagée entre modérés et futurs montagnards dans un scrutin qui, à son terme, ne rassemble guère que la moitié des électeurs. Ces deux tendances pourraient bien alors refléter ces différences de comportement et ces deux manières d’être et de régler une situation complexe face à laquelle la cohérence avait été loin d’être au rendez-vous.

Le discours ainsi développé aux accents d’un rousseauisme approximatif relevait d’une démarche qui témoigne de naïveté et d’une totale incompréhension d’un monde rural qu’on estime manipulé par ceux-là même qu’il ne cesse de poursuivre de sa vindicte (comme on ne cesse de lui reprocher) et qu’on infantilise en le rappelant à des lois, notamment sur la rente dont il estime qu’elles n’ont cessé de prendre «  le tien pour le mien ».

La question des gardes nationales

Cette répression pose justement la question des gardes nationales urbaines. Comme ce sont-elles auxquelles on a recours pour arrêter la rébellion à Montravel, on rappelle qu’il est nécessaire de leur fournir l’étape car elle est composée d’artisans évidemment hors d’état de soutenir les frais de leur entretien en campagne35.

Elles échappent souvent à leur chef comme le font celles des villages. Il faut entendre à ce sujet la déploration du commandant de Terrasson36 au soir des désordres qui, tellement choqué « par le manque de patriotisme » de ses hommes qui ont rejoint la rébellion vient donner sa démission.

Le cas de Ribérac est d’une autre nature : il relève de la désertion pure et simple ce qui conduit d’ailleurs à instruire contre eux ensuite mais ce sont des artisans qui reçoivent la semonce en place publique de Ribérac le 28 août. De la même manière le directoire de Périgueux qui a de très mauvais rapports avec la garde nationale de la ville entièrement acquise aux Jacobins insinue assez nettement que c’est avec la complicité des hommes de Duroc que les paysans ont envahi la ville. Et lorsque le 18 on proclame la mobilisation générale on s’inquiète de l’attitude de la garde qu’on fait consulter par le district pour savoir si elle est prête à marcher37. Sur quoi elle donne son accord. Mais Duroc n’est pas prêt à tout assumer. Lorsqu’en place publique de Ribérac on tance les gardes nationaux défaillants,, il prend à son tour la parole pour leur reprocher de se laisser traiter ainsi et rappelle que les administrations sont sans pouvoir sur les gardes nationales38. Quelques jours plus tard il dénonce aux Jacobins de Périgueux les scènes de répression insupportables qui se sont produites dans le district.

D’où l’ambiguïté de l’approche politique qui se divise en trois versions en partant toutes de la même prémisse : le mouvement provient d’une manipulation contre-révolutionnaire et aristocratique. Pour ceux que nous qualifierons de patriotes de 1789 qui tenant les commandes de la majorité des instances administratives et sont déjà dans des positions conservatrices et dont le directoire du Département est la plus caractéristique  il y a le refus absolu des revendications paysannes arcbouté sur le respect de la propriété et du contrat qui définit l’espace politique justifiant le recours à la répression même si elle fait une tentative de conciliation que lui réclament les Jacobins. La position de ceux-ci affirme la nécessité du strict respect de la constitution d’où leurs réserves face aux attroupements. Et lorsque la répression intervient elle ne doit concerner qu’une poignée de troublions probablement stipendiés par l’aristocratie. Le représentant de cette tendance est Pipaud des Granges cheville ouvrière des amis de la Constitution. Sa place à la tête du détachement qu’il conduit pour mener la répression autant à rétablir ordre vise à s’assurer que l’action conduite et à laquelle participe en tant que capitaine de la gendarmerie le capitaine Beauvier de Bellevaux son vieil ennemi de la maréchaussée sera la moins violente possible. A cette approche se rangent la société des amis de la constitution du département et les jacobins légalistes qui contrôlent les gardes nationales. L’attitude de celles-ci pose d’ailleurs de vraies questions du fait de la fracture qui s’y installe. Et surtout une troisième position s’affirme du côté des Jacobins : elle est conduite à Périgueux par Chrétien et Villefumade futurs chefs de file des Montagnards locaux que rejoindrait Duroc : dès octobre, ils s’en prennent vivement au procureur du Roi, Mandavy qui n’a pas appliqué l’amnistie pour les « 60 laboureurs » détenus dans les prisons suite aux faits de l’été.

 

CONCLUSION

C’est dans ce contexte que se sont déroulées les élections législatives de septembre 1791. Elles soulignent évidemment l’évolution politique par rapport à 1789 avec un corps électoral d’électeurs qui doit être assez voisin et constitué de notables essentiellement propriétaires ou hommes de loi. Or si des libéraux figurent encore, ce sont surtout des Jacobins futurs Montagnards régicides que l’on y rencontre signe d’une vraie radicalisation de l’opinion publique. Il est probable que cette catégorie sociale dont René Pijassou39 a montré le rôle au nord du département en termes d’acquisitions des biens nationaux et d’élargissement de leur base sociale ait opté pour des hommes déterminés à assurer les acquis révolutionnaires que menace avec la montée des désordres l’aristocratie. Et le rejet de celle-ci est une base d’alliance dans le contexte d’une radicalité que souligne par exemple la lettre du district de Bergerac à l’Assemblée après Varennes, vrai réquisitoire contre le roi et la noblesse complice.

C’est en cela que la défaite des métayers ne nous paraît qu’apparente. Rien ne montre que les accords conclus pendant l’été aient remis en question et qu’il ait fallu attendre les lois de 1792 sur la suppression de la féodalité. La « basse nation » réalité politique autant que sociale représente aussi la capacité des campagnes à résister dans une tradition pluriséculaire en Périgord même si elle prend des aspects très différents des mouvements croquants. Elle annonce en revanche un tempérament politique que, via les élections de 1749, le suffrage universel conforterait . Peut-on dire qu’ainsi est née la tradition du « département de gauche » cher aux politologues contemporains  ? Dès 1793 ce sont 8 sur les 9 députés montagnards (un record en France) tous régicides qui sont élus et en majorité réélus.

 

 

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1 J P POUSSOU, Bordeaux et le Sud-Ouest au XVIII° siècle, croissance économique et attraction urbaine,Paris, Editions E H E S S ,1983
2 J P POUSSOU, Recherches sur l’alphabétisation de l’Aquitaine dans F.FURET et J OZOUF,Lire et écrire, l’alphabétisation des Français de Calvin à Jules Ferry, Paris, Ed de Minuit, 1977, p312
3 Reste la multitude des références à l’usage du patois et parfois du périgourdin notamment lors des assemblées électorales ou à l’église pour annoncer telle ou telle mesure
4 Voir ici le témoignage de l’abbé Fonvielhe, curé du sarladais en réponse à Grégoire dans M de CERTEAU, D JULIA, et J REVEL, Une politique de la langue, la Révolution française et les patois, l’enquête de Grégoire, Folio, 2002
5 J BOUTIER
6 G MANDON, 1789 en Périgord…, p30
7 ADD 3L8 13 août
8 J P DELHOUME, Les campagnes du Limousin au XVIII° siècle, une spécialisation bovine en pays de petite culture Préface Michel Cassan, Limoges,Pulim, 2009, p 115
9 A de Fayolle, Topographie agricole du département de la Dordogne, ci-devant Périgord, publié par J Maubourguet, éditions S.H.A.P. 1939, p 54
10 H DELPONT, la Victoire des Croquants…p 36
13 Guy Mandon, Quelques hypothèses sur l’état économique et social du Périgord à la veille de la Révolution, Le Périgord révolutionnaire, supplément au BSHAP. 1989, p491
14 ADD  7L28. Commune de Saint-Priest-de-Mareuil « Sur le nombre des citoyens actifs qui payent une contribution au taux fixé par l’Assemblée nationale pour être électeurs, il y a plus de 30 colons partiaires imposés seulement sous ce rapport sans avoir aucune propriété particulière »
15 Guy MANDON, A Saint-Martin le Pin au XVIII° siècle, Bulletin GRHIN, n°1, Nontron, 1980
16 Idem, p 25
17 « Une maison de métayer composée de deux embas, deux chambres hautes et greniers, four, charrière, grange, toit à brebis et cochon, jardin refermé de haies ». Les terres représentent 22 hectares.
18 Voir AM COCULA, dans A HIGOUNET-NADAL, Histoire du Périgord, Privat, p 219
19 ADD, 7L32 Elections en Nontronnais
20 H Delpont, La victoire des croquants, p 365
21 ADD 52G1, Registres de comptes du syndic-fabricien de la paroisse de La Coussière-Saint-Saud. Voir aussi Saint-Martin le Pin p 24
22 R ABAD, Le grand marché, l’approvisionnement de Paris sous l’Ancien Régime,le Seuil, 2002
23 ADD 13L13/3 21 août1791
24 ADD 18L38
25 ADD 13L13/2
26 Tel ce propriétaire de Saint-Agne qui déclare « Il dit qu’il avait été en usage de prélever une pipe de rêve mais dit qu’attendu la mauvaise année, qu’il fallait simplement prélever la semence et partager le reste »
27 ADD 18L38 Les Messieurs disaient qu’il n’y avait plus de seigneur et qu’il ne se payerait plus de rente et qu’il a entendu dire que le Sr Gendreau (président du distrit) tenait ce langage à Villefranche »
28 Michel COMBET,Jeux de pouvoir et familles, les élites municipales à Bergerac au XVIII° siècle, Bordeaux, F. H. S .0,, 2003, p465
29 ADD 1L158, 11 juillet 1791
30 ADD 13L12/2
31 ADD 13L12 3 23 août
32 ADD 1L157 : Car nous ne pouvons nous le dissimuler 200 habitants des campagnes ne se seraient pas permis de se rendre dans une ville défendue par une garde nombreuse bien armée si on ne les avait assurés de l’impunité.
33 ADD 9L6, 28 août Les membres du directoire « ont été bien surpris d’entendre tout-à-l’heure le Sr Duroc, prêcher à la sédition la garde nationale de cette ville qu’elle était bien bonne de s’être rendue pour se faire moraliser, qu’elle n’était point subordonnée aux corps administratifs et municipaux « etc..sédition et témoigne en l’exhortant « que dorénavant elle ne fut plus aussi agneau »A D D 19 L 76
34 .Y M Bercé, Révoltes et révolutions dans l’Europe moderne, XVI-XVII° siècle, Paris 1980, cité dans A ADO, Paysans en Révolution, p 19
35 «  il est indispensable de pourvoir à la nourriture des gardes nationaux la majorité étant des artistes hors d’état de faire eux même cette dépense »
36 « j’ai fait exécuter les ordres que vous m’aviez donné, la générale a été battue et vous avez vu combien peu de gardes m’ont obéi, je vois par là que j’ai cessé d’être agréable à la très grande majorité de la garde nationale, je vous donne une démission verbale réservant de la coucher sur les registres de la municipalité. » D’un même élan les officiers qui « se sont également plaints du peu de patriotisme de la plupart des soldats » donnent leur démission à leur tour vu leur trop petit nombre face aux attroupements.
37 Significativement pourtant une objection se lève qu’un des membres a représenté qu’il serait prudent de pressentir la garde nationale sur ses dispositions qu’il avait entendu dire qu’elle se déciderait difficilement à marcher contre les paysans dans ces circonstances. D’où l’idée de la consulter sur ses intentions dès le lendemain matin Périgueux « enjoint à la municipalité de cette ville de défendre provisoirement et jusqu’à la prochaine organisation de la garde nationale, tout rassemblement de troupes et particulièrement de la campagne sans autorisation préalable de sa part. »
38 d’entendre tout à l’heure le Sr Duroc commandant l’infanterie du détachement de la garde nationale de Périgueux prêcher la sédition à la garde nationale de cette ville et à celle qu’il commande en lui disant après la sage exhortation de M Saint Rome, commissaire du département, qu’elle était bien bonne de s’être rendue pour se faire moraliser, qu’elle eût à aller son train, qu’elle n’était point subordonnée aux corps administratifs ou municipaux, que la voix de ses officiers était la seule qu’elle doive entendre, que si dans ses fonctions elle a encouru quelque peine, c’est aux tribunaux qu’il appartient d’en connaître pour lui faire son procès, qu’enfin il ne fallait pas faire attention à ce que pourraient prescrire les corps administratifs qui cherchent à usurper toutes sortes d’autorité et que dorénavant elle ne fut plus aussi agneau.
39 La vente des biens nationaux eut pour résultat le constitution d’une couche sociale de maîtres du sol, riches bourgeois

Le mouvement des métayers et les campagnes de 1791 (2)

 

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II - Métayers contre propriétaires : villes contre campagnes - Les désordres de juillet-septembre 1791 : un mouvement des métayers

La carte montre un mouvement qui dure environ deux mois de la mi-juillet à la mi-septembre , ne présente, à la différence de ce qui s’est passé en janvier-février 1790 aucune cohérence géographique et ne rencontre face à lui, sauf à Bergerac, qu’une réaction tardive des autorités

1 - Levée de boucliers contre la dîme à la mi-juillet.

A la mi-juillet 1791, les villages fêtent la fédération de manière très différente. Car c’est le moment où certaines municipalités publient les décrets sur la dîme  que, malgré sa suppression fermiers et métayers continueront de payer à leur propriétaire. Le dimanche le 10 juillet un tollé accueille à l’église de Saint-Martin le Pin en Nontronnais l’annonce du curé sur la dîme. Et alors que le maire réussit presque à calmer l’assemblée en annonçant qu’on s’arrangerait sur ce sujet,1 les métayers très nombreux dans ce village, portent l’affrontement sur le terrain de la rente. Les désordres se poursuivent le 14 juillet où les métayers refusent le serment au prétexte « qu’ils sont assez frères comme cela »,et le désordre reprend le dimanche suivant avec voies de fait. La justice est alors saisie sur plainte en date du 11 juillet.

A l’autre extrémité du département, à Lamothe-Montravel2, c’est le repas de la Fédération qui marque le début de l’agitation. On y décide la réunion de la garde nationale pour le 17 juillet. Ce matin-là, après une réélection des officiers qui sert de prétexte, l’agitation a pour objet le décret sur la dîme, le rejet du document municipal et la contestation du décret du district qui selon un des meneurs n’est que de la « feuille d’obier » destinée « à des choses malpropres ». Une expédition est organisée chez une propriétaire où l’on s’empare des rentes (quint et agriers que la propriétaire désigne sous le nom de champart) et des dîmes. La municipalité en appelle au district de Mussidan et la propriétaire porte plainte le 29 dans une affaire qui occupe les tribunaux en août.

2 - Affrontements à Bergerac au moment du « blé fin »

Entre le 1°et le 12 juillet c’est le district de Bergerac qui est touché et l’administration est la première à réagir. Elle dénonce, le 4,3 le refus des métayers de payer la rente et même la dîme »avec menace de pendre ceux qui se refusent à leur complot perfide4 » et passage à l’action. Le district s’alarme de la plainte d’une (encore une fois) propriétaire, la dame Babut de Mouleydier, par une vingtaine de personnes « armées de fusils » . Le district précise être informé « que la paroisse de St Aigne est le foyer par où ont commencé les horreurs et que dans cette paroisse et dans les environs il a été commis les même vexations » .Une semaine plus tard, tout semble rentré dans l’ordre puisque le district donne acte, le 12, « aux voituriers qui ont transporté les vivres, canons et munitions de guerre à St Aigne et dans s les environs, » nécessaires à plusieurs détachements qui s’étaient portés dans ce lieu et s’y étaient réunis pour dissiper les attroupements »

En même temps donc qu’une action très rapide, se déroule un très long procès d’un mois dont on peut retenir deux types d’informations5. D’une part l’existence d’une série de rumeurs antécédentes que les témoins mesurent en semaines au cours desquelles ont circulé des mots d’ordre que répercutent certains notables (comme le premier adjoint de Saint Aigne, par ailleurs électeur) et que transmettent les marguillers, chargés tantôt d’afficher l’annonce de la fin des rentes et tantôt surtout de sonner le tocsin de la mobilisation. L’instruction met d’autre part en scène de petits groupes de métayers qui ameutent leurs collègues jusqu’à ce que se forment des cortèges (les témoins évoquent deux ou trois centaines de mutins) tel que celui qu’évoque dans sa déposition un bourgeois de Bergerac assailli et confronté, le 8 à Saint-Aigne, au chef de cet attroupement, le tailleur de Saint-Aubin. Présenté par divers témoins comme « l’homme en bleu » il se désigne comme le chef de la « basse nation ». Si à Lamothe c’est la dîme qui a été le déclencheur, il apparaît ici que c’est l’opération de vannage pour la rente (« faire blé fin ») qui met en marche les mutins6.

 3 - Mi-août : PÉRIGUEUX : entre refus de la rente et désarmement des nobles.

Difficile de connaître la raison ultime du déclenchement du mouvement à Périgueux. Au moins peut-on souligner un concours de circonstances. Périgueux connaît une situation politique instable liée à l’affrontement entre deux alliances : département patriote et municipalité conservatrice d’une part,, district et garde nationale jacobins d’autre part sous l’influence de la Société des Amis de la Constitution qu’anime P.E. Pipaud des Granges. Le torchon a flambé très fort entre eux en avril et la question religieuse maintient la tension. Le 14 juin, le maire, Salleton, a été pris dans une émeute frumentaire qui aboutit à l’emprisonnement de plusieurs femmes7. L’agitation de juillet autour de Varennes déjà mentionnée se poursuit autour de la ville avec l’enlèvement des armes, notamment à Coursac, Blis et Born etc… . Le 7 août , la ville est envahie8par les paysans des gardes nationales voisines. Le 11 août court dans la ville la menace des   habitants des campagnes de venir libérer les femmes emprisonnées en juin. Ordre est donné au capitaine de la gendarmerie du département d’appeler à l’aide les brigades de Brantôme et Thiviers.

4 - Le sommet du mouvement se produit autour du 15 août

C’est au moment de la très populaire fête du Vœu du Roy, le 15 août, que le mouvement atteint son paroxysme concernant à la fois le sud (Montravel) l’ouest (Villetoureix) le centre (Périgueux) et le sud-est (Terrasson) et le Nord Est (Excideuil). Un tel concours de circonstances laisse penser que la rumeur s’est installée et court, dès lors, d’une garde nationale à l’autre à travers le département.

a) Du côté du Montravel, alors que l’action judiciaire en cours piétine, l’agitation reprend dans le canton.9 C’est le dimanche 14, une lettre des Amis de La Constitution de Lamothe-Montravel au district10, dénonçant « les attroupements de mal intentionnés », du canton. Le 15 août à une dizaine de kilomètres à l’est de La Mothe, de Saint-Vivien et Montazeau et Bonneville se multiplient les attroupements. Fait nouveau : la capitulation à peu près générale des propriétaires. Le 17 août est organisée une réunion de concertation chez le maire de Saint-Vivien, Pommarède, à laquelle assiste le président du district Gendreau, partisan de la résistance, quand survient un attroupement les soupçonnant « d’écrire contre eux ». Les paysans exigent de raccompagner les notables à leur domicile, moyen le plus sûr pour mettre fin au conciliabule. Une descente de la garde nationale de Ste Foy le samedi 20 août, se présente à Bonneville, toujours dans le Montravel et rétablit localement l’ordre.

b) le sac de Terrasson11

C’est également à la mi-août qu’est dénoncé par l’accusateur public à Terrasson, «  un attroupement de 300 hommes arrivés des campagnes voisines qui se joignirent à des séditieux de cette ville ». Le chef des « brigands « est un sergent des grenadiers de la garde nationale qui ne «  visait à rien moins que faire entretuer les citoyens, causer une guerre civile pour des sacrifices qui tiennent à la barbarie ».L’attroupement se double d’un affrontement avec le village des faubourgs, La Villedieu,qui vise à relancer l’action une fois celle-ci apaisée. Notons que les émeutiers profèrent des menaces contre les « bourgillons »de Terrasson.

c) Autour de Ribérac

A Villetoureix, commune voisine de Ribérac dont elle n’est séparée que par la Dronne, le 15 août se produit la scène désormais classique12 :à la sortie de la messe et au son du tambour de la garde nationale, des métayers proclament l’interdiction de payer la rêve. Le maire intervient en vain.Le dimanche 21, on assiste à une série d’affrontements. A Villetoureix où l’agitation reprend, les mutins décident de marcher sur Ribérac, tandis que la ville tente en vain de mobiliser sa garde nationale13.Les paysans arrivent en force de l’autre côté de la rivière et une délégation de cinq métayers et d’un tailleur est reçue : elle exige la présence de 6 gardes nationaux à chaque partage « ils ne veulent point faire de mal mais ne veulent payer aucune rente ». On voit d’autres fronts s’ouvrir dans le district :le 20 à Allemans où l’on a fait main basse sur les canons d’un membre du Conseil Général, Chilhaud de la Rigaudie ;le même jour à Celles qui est le cadre d’un attroupement pour enlever la cloche d’une chapelle des Dulau à Montardy. A l’ouest de Ribérac, à Saint-Apre, le 24, devant les désordres le maire autorise le commandant de la garde nationale à se rendre chez un gros propriétaire pour y partager la dîme . Mais l’affaire tourne mal parce que la troupe se saisit aussi de la rêve.14

d) Retour à Périgueux.

Les désordres autour de Périgueux se multiplient : le 17 août à Saint-Astier, le 18 de Lisle, Agonac, Grignols, St Astier encore « et autres »15. Le 19 la confusion s’aggrave : deux commissaires nommés pour rétablir l’ordre viennent extorquer à une propriétaire la rente de bordiers avec menace d’une intervention de la garde nationale d’Atur. Le lundi 22 août sont signalés de nouveaux troubles à Coursac, Saint Astier et surtout Razac où« les plus factieux s’étaient fortifiés de plusieurs pièces de canons ». Le 24, ce sont cinq nobles ou notables dont deux femmes qui se plaignaient de ce qu’après avoir « publié la défense de payer la rente », la garde nationale et les officiers municipaux (sans le maire) et 150 personnes sont venus leur enlever leurs armes et « par une apparence de justice qui ne peut être qu’un pur délire a donné reçu des armes prises ».

 5 - Reprise en Nontronnais16 :

Le dimanche 21, à Saint-Saud, François Saigne, huissier aux tailles, habitant Bourdeille,venu rappeler à leur devoir les habitants sur leurs impositions arréragées de 1790, entend le tambour «  crier à haute voix que le public demeurait averti qu’il ne fallait payer ni taille ni rente, ni dixmes  sous menace d’être égorgé ». A l’issue de la messe paroissiale le tambour annonce une réunion l’après-midi, sous la halle, pour décider du non-paiement des rentes. A ce moment- là, Joubert qui mène la danse,vient demander au maire  de fournir un arbre pour « dresser une potence à l’usage de ceux qui payeraient à l’avenir des rentes ou dîmes aux seigneurs, »: et cherche à obtenir que vienne de Périgueux du seigneur de Saint-Saud pour leur rembourser les rentes qu’il aurait déjà perçues en ajoutant que « s’il ne voulait se rendre il n’y avait qu’à se rendre de suite à Périgueux se saisir de lui et le conduire à St Saud pour le contraindre au remboursement de la rente ».17

6 -  Le district d’Excideuil 

Des événements du même type se produisent dans le district d’Excideuil où les désordres se multiplient depuis Varennes avec notamment le sac du château de Boulhen (Montagnac la Crempse) où l’on enlève armes et papiers. A noter un événement de nature à faire monter la tension :le 19 juillet se présentent des députés de la Corrèze recherchant les auteurs de l’attentat commis dans la ville de Lubersac.18Dans une bonne quinzaine de paroisses, au cours de la deuxième quinzaine de juillet, les plaintes au district se multiplient pour enlèvement d’armes. Fin juillet les bancs brûlent à Saint-Aulaye d’Ans, Corgnac, Saint-Jory-Lasbloux19. Le 15 aout, l’affrontement qui couvait à Tourtoirac dégénère. Le même jour, à Saint-Raphaël la confusion s’installe : un propriétaire menacé appelle la garde nationale. Avant que celle-ci intervienne la mairie offre sa médiation et sera condamnée pour cela. Défaut de transmission : la garde nationale intervient derechef. A sa tête un membre des jacobins de Périgueux intervient et tire deux coups de feu qui auraient blessé…13 personnes. Affolé un habitant court les villages alentour pour sonner l’alarme. Finalement la garde nationale d’Excideuil rétablit l’ordre et fait emprisonner l’homme au fusil. Les agitations continuent : le 31 août à Saint-Aignan un certain Raymond est dénoncé « comme un fâcheux qui trouble le bon ordre sous prétexte que les métayers ne doivent payer dîmes ni rentes ». C’est le 10 septembre que tombe l’arrêté du département évoquant « le refus obstiné des colons partiaires de payer la dîme et les rentes . … et qu’on a poussé l’oubli du devoir jusqu’à élever dans les places publiques des potences »20. .Nailhac où l’agitation est endémique, St Aignan et St Martial d’Hautefort, St Eulalie d’Ans et Tourtoirac sont touchés. Dès le 14 septembre Saint-Rome a établi la liste des personnes arrêtées sur ces dénonciations : elle élargit le périmètre des désordres réprimés au communes de -Granges, Tourtoirac, St Martial Laborie, Saint Aulaye, Lanouaille, Saint-0rse.

 

Au total les documents font apparaître en cinq points différents plusieurs dizaines de villages concernés. Compte-tenu de leur dispersion, il n’est pas illégitime de nous demander si nos sources sont exhaustives : il faudrait au moins y ajouter les cas de conciliation organisés et sur lesquels nous reviendrons et ceux où comme à Plazac près de Montignac la municipalité s’est refusée à dénoncer les faits délictueux21.

 

B - Une répression à deux…ou trois vitesses

La répression s’organise de manière très différente et souligne la très inégale efficacité des autorités. Ainsi Bergerac qui doit faire face au mouvement le plus étendu y met fin très tôt à cette réserve près que le 8 août au petit matin la garde nationale de la ville a été prise dans un guet-apens en ramenant les prisonniers de Saint-Agne. Mais l’ordre a été rétabli le jour même. Nontron a pu régler les affaires par son tribunal de district que dirige le futur député Verneil-Puyrazeau. L’affaire de Terrasson n’a pas non plus eu de suites. Il semble que l’on ait ici des districts où une administration impose ses règles et tranche beaucoup plus fermement.

Il faudra en revanche plus d’un mois pour rétablir l’ordre dans le district de Mussidan. Malgré la dénonciation de la mairie, le district n’intervient que le 11 août ou quatre hommes sont dénoncés à l’accusateur public. La victime a saisi le tribunal de Montpon le 28 juillet. Mais il apparaît que de tous côtés la procédure est bloquée par les menaces faites contre les témoins et les décrétés de prise de corps courent toujours. On décide donc d’instruire à Lamothe pour éviter des voyages périlleux aux témoins. Mais le 22 l’accusateur public à Montpon déclare « qu’il eût pensé que l’administration du département eût mis plus d’empressement à fournir les moyens de mandés au tribunal pour ramener à exécution les décrets décernés contre les auteurs des attroupements » et puisqu’il n’en est rien, déclare vouloir «  se mettre en marche et s’exposer même s’il le fait en protestant contre l’indifférence coupable du département22 ».

Finalement la situation se dénoue de deux manières. D’un côté, nous l’avons vu, par l’initiative les gardes nationales de Sainte-Foy et Castillon qui , le 20 pincent à Bonneville une dizaine de paysans à la sortie de la messe. D’un autre côté, le district envoie le 22 août, à Périgueux son procureur-syndic où il obtient une aide de 1000 livres et l’autorisation d’appeler les directoires de Bergerac, Libourne et les officiers municipaux de Ste Foy et Castillon, Gensac, Montpon et Mussidan pour se retrouver le vendredi 26 à Lamothe. On ne sait qui intervint mais le 29 août, le chef -lieu de district est sollicité pour prendre en charge les prisonniers de l’opération23

2 - Périgueux et l’action départementale.

Cette première intervention se produit alors-même que le département doit faire face à l’agitation du district de Périgueux. Le département avait d’abord tenté de raisonner les paysans dans une proclamation du 11 août24. Peine perdue : les désordres n’ont cessé de croîtrei bien que, le 17 août, on se décide enfin à organiser la mobilisation militaire. D’abord dans le cadre du district avec appel à la garde nationale de Périgueux. Mais surtout on tente d’organiser une mobilisation départementale : décision est prise d’imposer à chaque district la fourniture d’unontingent , pour constituer la force départementale , la fourniture de troupes à pied et à cheval étant proportionnelle à la population : de Bergerac (70 à pied, 14 à cheval), à Belvès( 41 et 8) qui seront prêts à se rendre ou au lieu qui leur sera incessamment indiqué. Chaque district fera de plus désigner et choisir une force locale importante. C’est donc plus de 1000 hommes qui devraient se tenir prêts à marcher au moment requis, preuve, là aussi, de l’ampleur de la menace d’autant que la même réquisition s’étendait aux gendarmes nationaux appelés à Périgueux et qu’appel à l’aide était lancé à trois départements voisins : la Charente, le Lot et Garonne et la Gironde, preuve d’ailleurs que la menace était la plus forte à l’ouest et au sud25. Le même jour, les officiers de la garde nationale de Périgueux venaient assurer le directoire de leur loyauté : 200 volontaires s’étaient annoncés et l’on en prévoyait 300 ainsi que 50 cavaliers qui seraient conduits par 2 commissaires, Saint Rome pour le département et Pipaud pour le district, avec 2 pièces de canons.

Cette mobilisation départementale fut sans écho et seul Belvès y répondit : son contingent paraissant à Périgueux, le 24 août, où la municipalité était chargée de lui fournir l’étape. En revanche la troupe périgourdine partit dans la  nuit du vendredi au samedi 20 août. A la garde nationale s’ajoutaient trois brigades de gendarmerie sous l’autorité de Bovier de Bellevaux, capitaine de la Gendarmerie Nationale. Pour éviter des troubles en ville on décida de subventionner les boulangers pour que la hausse du prix du grain ne soit pas reportée sur le pain26. Dès le 21 se produisaient les premières arrestations : les municipalités de Lisle et de Bussac devaient faire face à l’agitation de 5 détenus que l’on décidait de transférer à Périgueux. Le 29 août, à l’issue de leur passage en Ribéracois,  Pipaud et Saint Rome présentaient les procès-verbaux de leurs interventions des 20, 21 et 22 à Lisle, Bourdeille, Biras, Valeuil, Agonac et Pressac : 18 détenus avaient été pris afin de connaître qui les avait engagés  à devenir « perturbateurs du repos public ». Le lendemain 30, trente nouvelles dénonciations étaient présentées par Pipaud et Saint-Rome suite à leur intervention des 25-29 août en Ribéracois, mais aussi Saint-Astier, Razac. IL semble que ce fût également Périgueux qui fournit les hommes pour rétablir l’ordre à Excideuil sous le commandement de Saint-Rome.

Une répression sanglante ?

Le 3 octobre, l’un des plus radicaux de la Société des Jacobins de Périgueux, Pierre Chrétien ,envoyait une adresse à l’Assemblée nationale pour dénoncer le procureur du Roy, Mandavy qui maintenait dans les fers, malgré la loi d’amnistie du 15 septembre, 61 laboureurs, nous donnant ainsi un chiffre qui peut paraître définitif de la répression.

Au-delà, c’est une polémique qu’il engage sur la violence de la répression qu’il est seul à dénoncer en ces termes. Tout en reconnaissant la modération de certains gardes nationaux, il soulignait en particulier les excès de la répression à Excideuil. Selon lui Saint-Rome qui la conduisait, avait tenu à choisir lui-même les soldats de la garde nationale (probablement de Périgueux) qui l’accompagnaient « malgré la résistance légitime du commandant »« Ce fut en effet dans la dernière course que les excès furent portés à leur comble. Plusieurs satellites du commissaire, ne connaissant plus de borne, firent couler le sang. »27 Que vaut cette dénonciation dans un appel à la clémence qui ne fut finalement signée que de lui et du notaire périgourdin Gilles Lagrange ? On peut d’ailleurs la lire à l’envers et voir, dans la manière de choisir de Saint-Rome, l’impatience d’avoir été soumis à la modération de Duroc et probablement de Pipaud dans les précédentes expéditions .

 

 

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1 ADD 19L76 Ledit Patoureau, maire a dit qu’on s’arrangerait et qu’on partagerait la dîme
2 ADD 18L38
3 ADD E3L 8
4 Idem, « Ces mêmes personnes ont plus fait encore : elles se sont transportées à main armées sur divers domaines et ont fait faire en leur présence le partage de la récolte entre propriétaires et métayers sans égard à la dîme et à la rente et ont menacé de pendaison »
5 ADD 15L34
6 Id un des témoins déclare que puisque les grains étaient ce moment sur le sol il n’avait rien à dire ; qu’il reviendrait lorsqu’on partagerait le froment »
7 ADD 1L157, 14 juin Rassemblement de femmes sur la place du Coderc pour faire baisser le prix du pain
8 A L 158 une troupe considérable d’habitants de la campagne, armés d’espèces de massues s’étaient rendus dans cette ville » et fait le sac de la maison du propriétaire Lagrèze.
9 ADD 18L38
10 ADD 6L7
11 ADD 17L14
12 ADD 29L51
13 ADD 9L6
14 ADD 9L6
15 ADD 9L157 idem pour les faits suivants aux dates indiquées
16 ADD 19L76
17 A noter que la question des rentes se posait déjà autour de l’abbaye de Peyrouse dont un des fermiers réclamait au receveur du district qui réclamait un sursis d’imposition »jusqu’à ce que les rentes lui fussent servies et payées (4 L 9-7 février 1791)
18 ADD 4L9
19 ADD 4L9, 5 juillet 1791
20 ADD 1L158
21 ADD 17L15 Dénonciation de l’accusateur public, Maigne de Lafleunie contre le procureur de la commune de Plazac.
22 ADD 18L38
23 ADD 6L7 Considérant que l’un de ses premiers devoirs est de pourvoir à la subsistance des prisonniers traduits dans les prisons de cette ville à l’issue de l’expédition qui vient de se faire dans le Montravel
24 ADD 1L158
25 Idem, 18 août 1791
26 ADD 1L157, 22 août 1791
27 Bibliothèque Municipale de Périgueux, fonds Lapeyre L R V,7

La Révolution en Périgord

Des Etats-généraux à la mort de Pipaud des Granges (1789-1794)

Le sous-site « La Révolution en Périgord » constitue un complément de l’ouvrage que je viens de publier sous le titre La Révolution française en Dordogne, 1789-1794 : le cas Pierre-Eléonor Pipaud des Granges. J’ai souligné en introduction que ce livre, assez bref, constitue une synthèse et une vue d’ensemble qui manquait à la connaissance de cette période pour la Dordogne.

Cette étude devait donc être prolongée. En accord avec la Société historique, son président Dominique Audrerie et son webmaster Pierre Besse, nous avons choisi de le faire par ce site, commode à consulter, dont la fonction pouvait être multiple :

  •  apporter les indispensables éclairages sur les sources (dès lors que le renvoi n’était pas fait dans l’ouvrage) et la bibliographie.
  •  développer l’étude d’événements sur lesquels s’appuyait l’ouvrage.
  •  apporter des thématiques complémentaires.
  •  ouvrir des débats.

Ce projet repose sur une construction propre à permettre au lecteur de compléter son information. Les neuf premiers fichiers correspondent aux chapitres de l’ouvrage. S’y ajouteront quelques dossiers trop peu abordés dans l’ouvrage comme la question des biens nationaux (à partir des études déjà publiées dans le bulletin ou de nouvelles recherches (notamment district de Nontron).

Les lecteurs pourront formuler des remarques ou poser des questions par le truchement de mon mail, la réponse se faisant sur le site.

 Guy Mandon
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 Compléments    Chronologie                             
 Chapitre 1  Un avocat au temps des Etats du Périgord  
 Chapitre 2  Le président du conseil des communes (juillet 1789-mars 1790)
          Références (chap 2)  
       
 Chapitre 3  1790, faire entrer la Dordogne dans les nouvelles institutions 
     Références (chap 3)  
     Analyses (district de Bergerac)  
     Analyses (district de Nontron)  
 Chapitre 4    Jacobins contre Missionnaires : le conflit du serment
     Références et compléments (chap.4)  
 Chapitre 5    Le mouvement des métayers et les campagnes de 1791
     Refus de la rente et climat politique après Varennes  
     Métayers contre propriétaires (juin-sept 1791)  
    Un monde rural qui s'"opiniâtre" et divise les patriotes  
 Chapitre 6  La Législative et la division des Jacobins (sept 1791-sept 1792)
     Références du chapitre 6  
 Chapitre 7  Pipaud procureur-général-syndic (oct 1792-déc 1792)
     Références du chapitre 7  
 Chapitre 8  Le temps des affrontements et la chute de Pipaud (janv 93-juillet 93)
     Références du chapitre 8  
 Chapitre 9  L'an II en Dordogne, la Terreur dans le désordre
     Références du chapitre 9  
     Une ville sous la Terreur : Montignac  
      Roux-Fazillac, représentant en mission  
 Chapitre 10  Périgueux
     

 

 

 

Deux conférences de Guy Mandon : la Révolution à Nontron et Sarlat

 

 

 

Révolution en Périgord : compléments du chapitre 1

I - A propos des sources

Les Archives départementales de la Dordogne ont mis en ligne les cahiers de doléances (Série 6C) dont elles disposent, pour l’essentiel ceux de la sénéchaussée de Périgueux. C’est une lecture passionnante et souvent sans l’obstacle du déchiffrage. On trouvera, aux Archives départementales de la Gironde, les cahiers des paroisses périgourdines de la sénéchaussé de Libourne.

Sous les côtes 6C 18, 19, 20 on trouve les procès-verbaux des assemblées du tiers des sénéchaussées secondaires peu utilisés et pourtant passionnants pour l’étude du conflit villes-campagnes qu’ils présentent.

En 6C35, on trouve le procès-verbal de l’assemblée de la noblesse dont le cahier montre le niveau d’hostilité à la monarchie absolue. Quant au document 6C36, il expose le conflit qui opposa l’évêque et ses curés.

Des Archives Nationales, on consultera sur les états généraux et la correspondance de Fournier-Lacharmie ou de Gontier de Biran, le dossier B 66.

II - Quelques indications bibliographiques

 Pour la bibliographie générale du Périgord, la meilleure recension se trouve dans l’Inventaire de la série L des Archives Départementales de la Dordogne, Bergerac 1965, publié par Noël Becquart. Elle a été renouvelée par le remarquable travail de R Beaudry dans un ouvrage collectif paru à l’occasion du Bicentenaire Croquants et Jacobins, Aspects de la Révolution en Dordogne, 1989-99, Copédit, 198.

Bibliographie

Pour ceux qui souhaitent aller plus loin, deux ouvrages donnent des analyses plus détaillées. Bien sûr il faut en revenir à l’ouvrage plus que séculaire mais ô combien savoureux de Georges Bussières réédité en 1989 et préfacé par Anne-Marie Cocula, (Etudes historiques sur) La Révolution en Périgord,2 tomes, P.L.B. éditeur, Le Bugue, 1989. Ch Vénard, 1789, Les élections aux Etats Généraux dans la sénéchaussée principale de Périgueux, T.E.R. Paris IV, 1987, étudie (et c’est original) surtout les procès-verbaux qui accompagnent les cahiers essayant de vérifier une thèse d’un auteur longtemps ignoré et remis en honneur par F Furet, A Cochin. L’ouvrage publié par la Société historique pour le bicentenaire, Le Périgord révolutionnaire supplément Bulletin SHAP LXVI 1789, hélas sans construction problématique ni ordre thématique compte un certain nombre d’articles intéressants. Pour ce chapitre, celui de Guy Penaud sur les francs-maçons ou encore de l’abbé Robert Bouet sur "les derniers curés d’Ancien Régime" (p161) et surtout de R Larivière sur le vote des femmes aux assemblées de paroisse.

Les événements de la période de l’été 1788 au printemps 1789 à la fois sur les plans économique (crise frumentaire) et politique (préparation des états-généraux) du sud de la Dordogne trouvent de larges échos dans G. Charrier, Les Jurades de la ville de Bergerac, 1352-1790, Imprimerie générale du Sud-Ouest, 1892-1941, tomes XII et XIII

Pour Périgueux, la correspondance d’un magistrat et du sénéchal : G.Lavergne »les préliminaires de 1789, lettres de Chilhaud de la Rigaudie et du marquis de Labrousse de Verteillac ». B.S.H.A.P., 1955, p 33 montre le climat de tension de la ville à l’hiver 1789

Pour les Nontronnais, ils trouveront dans la bibliothèque des Archives départementales R Beaudry, Cahiers de doléances du Nontronnais, Nontron 1789 et ceux qui s’intéressent à la pré-révolution des articles du Bulletin ont été consacrés aux cahiers de doléances .

Noël Becquart pour Issigeac (1962), La Roque-Gageac (1976), Marcillac (1982).
E. Lecoux-Lagoutte : Trélissac (1900),
Dujarric-Descombes : Celles (il s’agit d’une étude communale) (1917),
G. Duboscq : Auriac en Périgord (1936)

Pour le clergé, l’exemple unique du cahier d’un curé de campagne, Delteil de Saint-Cernin de la Barde présenté par G Lavergne dans le BSHAP de 1929.

Sur ce premier chapitre, comme sur le suivant, la thématique a été limitée : on retrouvera les événements détaillés dans le 1789 en Périgord déjà cité. Ont été retenu textes portant sur les thématiques suivantes

III - Compléments au livre

31 - la fièvre archéologique de 1788, lancée en juillet 1788 au moment de la convocation des états généraux et le droit des provinces qui avaient perdu leur titre de pays d’Etat à y participer. Les villes étaient spécialement chargées de cette démarche. Le principe était qu’elles unissent leurs efforts pour rédiger un placet commun. C’est dans cette voie que s’engagèrent les sénéchaussées de Sarlat et Bergerac (voir carte 1) Photo 1 déjà utilisée pour la conférence et dans une démarche qui dura toute l’automne de sorte qu’en décembre elles étaient prêtes à unir leur effort à la sénéchaussée de Périgueux.

On sait comment, dans celle-ci, la vigueur de l’offensive aristocrate sous la présidence de l’évêque fit avorter le projet. Chilhaud dans sa correspondance avec le marquis de Verteillac (citée ci-dessus) décrit l’affrontement. Le 11 les ordres de la ville s’étaient réunis et étaient convenus de se revoir. Mais la noblesse court-circuita ce calendrier.

"Le 15 de ce mois la noblesse, tant de la ville que de la province s’est assemblée sur une lettre circulaire de M Dupin , receveur des tailles. On y appela quelques membres du clergé et M l’Evêque la présida. On agita la question de savoir s’il serait avantageux de demander le rétablissement des Etats de cette province et tous les suffrages se rencontrèrent sur l’utilité de cette demande. Mais, lorsqu’il fut question de la forme sous laquelle aurait lieu le rétablissement, il y eut de grands débats. Presque tous les membres de la campagne et une partie de ceux de la ville étaient d’avis que l’on demandât sur le même plan que la province du Dauphiné venait d’adopter 1.Mais l’influence de M. l’Evêque et quelques autres fut telle qu’on se décida à demander le rétablissement sur l’ancien pied et le mémoire fut en conséquence rédigé et renvoyé. Les Officiers Municipaux de cette ville, instruits du résultat de cette assemblée en convoquèrent une du tiers-état et croyez bien, monsieur, que cet ordre, justement offensé de ce que la noblesse ne l’avait pas appelé pour concourir à un établissement aussi important a pris des résolutions toutes contraires "

 Chacun alla donc de son placet et c’est ce climat que dénonce Pipaud des Granges dans son Avis aux trois ordres.

Celui qui est présenté ci-dessous est celui des « nobles citoyens de Périgueux » dont l’attitude restait hésitante : fallait-il se rallier au tiers-état ou au contraire à la noblesse. Car ceux qui étaient porteurs du titre de « Bourgeois de Périgueux »,entre 200 et 300 familles titulaires de ces lettres de bourgeoisie qui s’accompagnaient de nombreux privilèges dont significativement celui de porter l’épée) (voir G. du Mas, Le Périgord des "nobles" bourgeois du XVIII° siècle, Périgueux, Pilote 24, 2003. Ils appuyaient cette prétention sur le fait que, depuis le traité de 1204 avec Philippe-Auguste, la ville constituait une seigneurie, directement vassale de la monarchie. De ce fait, la noblesse de la ville était incontestable et les bourgeois, en tant que tels, pouvaient être considérés comme nobles. D’où aussi la question de leur appartenance, car le second ordre les rejetait et le maire Migot de Blanzac n’obtint pas de siéger au nom de la ville à l’assemblée des nobles d’où il fut proprement éconduit (assemblée de la noblesse, citée ci-dessus).

Les bourgeois rejoignirent donc le tiers en 1788, partie à cause de cette situation, mais aussi parce que, dans leur rangs, certains participaient aux idéaux du tiers.

J’ai retenu le début de leur placet car il montre quel était l’enjeu de la démarche lancée par Loménie de Brienne à l’été 1788 (photo 2)

 32 - Les cahiers de doléances

A noter que Georges Bussières (La Révolution en Périgord, cité ci-dessus, tome 1, 2°partie chapitre V, p. 67) publie de larges extraits des cahiers. Idem pour G.Rocal, Croquants du Périgord, Paris, Floury, 1936

Nous avons retenus deux cahiers qu’on ne peut prendre pour des cahiers-types. Leur choix résulte de leur spécificité à propos de certains thèmes

321 Auriac-de-Bourzac

Le cahier d’Auriac-de-Bourzac a été retenu pour montrer que les doléances locales peuvent s’élever à des considérations politiques , teintées de rancune, qui montrent la mentalité des campagnes et leur hostilité à la ville, cette fois accusée de prendre aux campagnes les plus robustes de leurs hommes . On notera d’un côté la modération de ce cahier qui reconnaît la légitimité de la dîme et même des rentes, comme spécifiques aux deux premiers ordres, non sans souligner qu’ecclésiastiques et nobles doivent être soumis à la loi commune en matière fiscale sur leurs propriétés. La critique de la légitimité de l’exemption fiscale noble est classique : les nobles ne payant plus l’impôt du sang, ils ne doivent être exempts de celui qui doit frapper tous les Français. Particulièrement intéressantes sont les considérations sur les domestiques ou laquais à qui est reprochée leur oisiveté et leur morgue et plus encore leur exemption de la milice. Tout au long de la Révolution on leur ferait payer leur ancien état dont témoigne de façon particulière la manière dont ils sont désignés en mars 1793 dans le cadre de la levée de 300 000 hommes. On notera aussi la conviction d’un dépeuplement, ancré dans les mentalités du XVIII° siècle où la population avait augmenté d’un tiers. D’où l’attrait des thèses populationnistes contemporaines de Malthus qui ,au contraire, soulignait les dangers de la croissance démographique

Ce cahier en forme de traité émane évidemment d’une plume bourgeoise. On notera le lien très strict entre citoyenneté et propriété. On ne sait si le passage à propos des hommes « rebut » qui sont les agriculteurs fut bien reçue !

 " Le tiers-état de la paroisse d’Auriac n’a pu entendre sans verser de larmes d’attendrissement, les marques touchantes de bonté particulière, avec laquelle Sa majesté veut se rapprocher de son peuple en lui permettant de porter à ses pieds ses très humbles supplications et ses hommages respectueux. Vraiment pénétrés de la confiance dont nous honore un roi si bon et si occupé du bonheur de ses fidèles sujet nous sacrifieront toujours gaiement nos fortunes et nos vies à la prospérité de son règne et à la gloire de sa couronne

On peut avoir le cœur et les sentiments d’un bon citoyen sans possession territoriale, mais ce n’est que par les possessions territoriales qu’on acquiert tous les droits de citoyen (2) et les prérogatives de citoyen augmentent ou diminuent en raison de l’étendue, de la nature ou de la qualité de ses biens. C’est donc en proportion de ses biens ou possessions territoriales que le citoyen doit contribuer aux charges de l’Etat.

Nous ne disputons pas aux deux ordres respectables du clergé et de la noblesse les divers privilèges attachés à leur personne et à leur état. Mais leurs biens ne sont pas d’une nature différente des nôtres.

Les dîmes sont le vrai patrimoine de l’Eglise. Son droit sur cet objet nous paraît si naturel et si bien établi que nous ne pouvons voir qu’avec surprise et douleur qu’il en a été détaché certaines portions dans les temps de troubles et de désordre pour passer en des mains étrangères (3). . Nous ne pouvons nous empêcher de jeter un autre jugement sur les bien fonds ecclésiastiques…Messiers du clergé ne peuvent les posséder qu’au même titre que les tenaient leurs donateurs au titre de citoyens. Or le premier ordre de l’Etat est composé sans nul doute de trop bons citoyens pour refuser de soutenir le fardeau de l’Etat…

Ce que nous venons de dire des biens ecclésiastiques s’applique naturellement aux biens anoblis quelconques…Les exemptions des biens de noblesse pris en général n’ont été accordés qu’en échange avec d’autres charges plus désagréables sans doute, celles d’avoir à défendre ses propres foyers de l’usurpation et la tyrannie, et de fournir également comme vassaux de la couronne aux dépenses des guerres meurtrières et ruineuses qu’avait à soutenir le Seigneur Suzerain, c’est une espèce de dédommagement que lui devait l’Etat ; mais aujourd’hui que les dépenses de guerre sont toutes aux frais de l’Etat et que l’Etat veille également sur la Société et la tranquillité de toutes les personnes particulières, Messieurs les nobles ont-ils le droit de réclamer les mêmes exemptions ?…Un revenu et qui doit être exempt de toutes impositions ce sont les rentes :en assençant (4) les fonds les Seigneurs se sont déchargés sur leur tenanciers de toutes charges civiles et ecclésiastiques, et cette décharge nous paraît aussi juste que naturelle. D’ailleurs si les rentes et les dîmes étaient imposées, les mêmes terres supporteraient deux impositions à la fois ce qui ne nous paraîtrait ni naturel ni équitable.

Une dépopulation affreuse appauvrit nos campagnes, cependant à consulter les registres de notre paroisse, le nombre de nos garçons aux naissances surpasse de près d’un quart le nombre de nos filles jusqu’à l’âge nubile ou les filles deviennent moitié plus nombreuses. Quelles sont les causes funestes de cette dépopulation aussi désavantageuses à l’état général qu’au bien particulier de l’agriculture ?

La source la plus dangereuse de ce terrible fléau qui nous désole (nous ne croyons pas pouvoir nous dispenser de la dire) c’est le nombreux cortège de laquais inutiles que le luxe traine à sa suite.il faut des domestiques, des laquais de gens d’affaires, nous sommes bien éloignés de condamner les riches qui ne gardent que les gens à gages qu’ils peuvent utilement occuper ; mais combien d’hommes inutiles que le luxe nourrit et que la vanité décore ? Combien de bras nerveux enlevés à l’agriculture pour les laisser dans le repos !Quoique nés pour le travail, nous sommes tous portés à la paresse. Un état où, sans occupation pénible l’on gagne de gros gages, on l’on est toujours biens nourris, bien logés, bien vêtus est un état bien séduisant pour le misérable laboureur qui arrose sans cesse de ses sueurs précieuses une terre avare qui lui fournit à peine les choses de première nécessité. Et les passions sont si voisines du cœur de l’homme que la nature nous porte elle-même à préférer un genre de vie où l’on a mille moyens de les mettre en jeu. Ainsi l’on quitte l’araire pour prendre la livrée. S’il y a un bel homme, c’est celui-ci que la vanité préfère. Ainsi nos campagne se trouvent sans cesse appauvries de ce qui serait son plus bel ornement, ainsi se vouent à un service non seulement odieux pour son inutilité mais infiniment préjudiciable à l’Etat. Les plus hommes de la nation, s’ils reviennent dans leurs premiers jours, c’est pour insulter par leur morgue insolente à la misère du peuple et donner du dégoût pour les travaux pénibles. Ils ne regardent plus qu’avec dédain la charrue qu’ils ont indignement quittée ; ils jouissent en paix des plus douces prérogatives dans leur oisiveté favorisée tandis que nos terres languissent, et que nos blés dessèchent sur la tige encore verte faute de bras…Que ne peut-on imprimer une tache indélébile de honte et d’ignominie sur le front de ces hommes avilis ? Peu leur importe que l’Etat soit obérée de dettes ou que l’ennemi soit à ses portes ; mille fois plus heureux que leur maître, ils boivent à longs traits les sucs de l’Etat sans en avaler la lie et en ressentir l’amertume. Encore si la milice n’épargnait pas ces hommes privilégiés mais ils ont un moyen assuré de s’en garantir(5) tandis que les coups du sort tombent sans ménagement sur le pauvre cultivateur. L’on choisit une première fois les plus beaux hommes pour en faire des laquais, l’on choisit une seconde fois pour en faire des soldats…il ne reste à nos campagnes que le rebut. C’est ce rebut seul qui devient l’âme et le soutien de l’agriculture première ressource du royaume ; ce sont des hommes rabougris que l’on réserve pour peupler nos campagnes…Ne dirait-on pas qu’une puissance ennemie travaille sourdement à la dégradation de l’espèce humaine parmi nou.

Ce n’est pas là même la seule perte qu’éprouve l’agriculture. Qu’on calcule s’il est possible le nombre des fénéants (sic) des faiseurs de rien, de gens sans travail et sans état que renferme l’enceinte de nos villes, l’on jugera sans peine de la disette de bras qui doit affliger nos campagnes. Nous désirerions donc qu’il fût placé un impôt sur les gages mal gagnés sur tous ces domestiques qui ne sont pas jugés d’une nécessité suffisante, qu’il plût aux états généraux ou à Sa Majesté de porter une loi sage qui ramenât dans leurs foyers tous ceux qui les ont quittés sans un juste motif et on arrêterait ces émigrations continuelles qui dépeuplent nos hameaux."

322 Saint-André-de-Double

Le cahier de Saint-André de Double (voir sur le site AD24) est bien connu et doit sa célébrité à ses considérations sur les pommes de terre. Mais il a l’intérêt de bien poser certaines questions, notamment sur le poids de la dîme et ses paradoxes.

  1. l’agriculture traditionnelle

L’infertilité de la Double n’est plus à démontrer. Apparaît ici cependant une des caractéristiques de l’agriculture d’Ancien régime. Se reporter à G Mandon, »Quelques hypothèses sur l’état économique et social du Périgord à la veille de la révolution, Le Périgord révolutionnaire, supplément , déjà cité p 477. L’infertilité des sols est compensée par de multiples opération de sarclage, bêchage etc, ce qui induit nécessairement une productivité limitée...Ces faiblesses résultent d’un double handicap : la médiocrité des sols malgré une fumure végétale évoquée ici donne de très faibles résultats à l’hectare (peut -être 5 quintaux soit 3 grains récoltés pour un semé) ; mais en l’absence d’outillage les surfaces cultivées par actif sont limitées (d’autant que le cahier indique la nécessité de conserver des friches pour les engrais) Se conjuguent ainsi faiblesse des rendements et de la productivité. Reste que dans des tableaux de ce type dans les cahiers il faut toujours faire la part du genre littéraire !

Pour ce qui est de la pomme de terre, on ne peut retrouver la chronologie de son introduction en Périgord. Il reste qu’elle est implantée avant la Révolution là où les terres sont trop froides pour la culture du maïs avec qui elle est en concurrence comme plante vivrière, d’abord pour l’alimentation des cochons mais bientôt aussi dans l’alimentation humaine ce qui ne semble pas encore être le cas à Saint-André.

Le développement sur la dîme mérite quelques explications. Son taux de prélèvement en Périgord doit être moyenne au 1/12° mais souvent au 1/11° et elle se prélève sur les produits du sol et la vigne. C’est pourquoi toute hausse de la production se répercute sur elle. D’où les propos tenus ici. Ce qui est souligné ici c’est le fait que la dîme se prélève sur les récoltes (sur le champ le plus souvent et parfois au grenier), c’est àdire le produit brut. Mais pour atteindre le produit net , le producteur doit d’abord soustraire d’un tiers à un quart de la production pour la semence s’il veut une production équivalente l’année suivante. Il faut aussi payer les impôts et les droits seigneuriaux soit encore 20% de la récolte. De sorte que si l’on fixe à l’indice 100 la récolte il faut en soustraire 30 de semence, 20 d’impôts et droits seigneuriaux et autour de 10 de dîme : ce qui fait un prélèvement de moitié. De sorte que la dîme enlève en terme de produit net entre 1/5°et ¼ de la récolte. C’est ce qui explique le raisonnement du paragraphe 6 (A ces fins…frais).En effet lorsque, en année de crise, le produit net diminue de moitié(soit 50) le poids de la semence reste le même si l’on veut préserver l’année future et le prélèvement décimal baisse lui aussi mais représente une part plus importante du produit net

Le calcul de la population donne un taux de 600 habitants pour 133 feux soit le taux classique de 4,5 personnes par feu.

L’étude de la récolte et du produit par habitant est plus intéressante.

Récolte seigle brute : 3600 boisseaux soit à 25 kg le boisseau : 900 qx.

Déduction semence et rentes : 1400 soit 38% de la récolte. Si l’on compte 30% pour la semence, les rentes seraient à 8% ce qui est classique pour le Périgord. La déduction pour les 5 ou 6 domaines tient au fait qu’il s’agisse soit de nobles soit d’urbains privilégiés. Mais on ne voit pas bien comment fonctionne cette déduction qui paraît faible. On voit aussi que, malgré les étendues boisées la part des châtaigniers est faible. On notera aussi que dans ce calcul la dîme n’est pas prise en compte à moins, ce ne serait pas illogique, que le produit décimal ait été enlevé du produit de 3600. Ce qui est important c’est qu’il reste 5 boisseaux à 25 kg soit 125 kg par an soit moins de 400 grammes par jour, ce qui paraît faible mais on aurait par feu 25 kg a répartir entre 4 a 5 personnes mais seulement 2 ou 3 adultes et 2 enfants ce qui donne des rations plus supportables surtout si l’on compare à celles fixées à la fin de l’An II.

Dernier point abordé : comment ajouter aux revenus de la terre ? D’une part par des services extérieurs comme les charrois ou l’émigration saisonnière qu’a étudiée Jean-Pierre Poussou, Bordeaux et le Sud-Ouest de la France, E.H.E.S.S., 1983, Chapitre 3 p 63.

Fin du texte StAndré

Et 150 entre l’enfance et la puberté

On y recueille environ 3600 boisseaux de blé presque tout seigle, mesure de Ribérac dont il fauit déduire 1400 pour les semence et rentes, il faudrait encore en déduire 150 pour la moitié du produit de six domaines possédés par des étrangers. Reste 2050. On recueille aussi environ 600 boisseaux de blé d’Espagne, 300 boisseaux de millet ; les légumes et les châtaignes peuvent équivaloir à 200 ce qui ferait en tout 2050 3150. Cette quantité de blé divisée entre 600 individus ne ferait pas beaucoup plus de 5 boisseaux pour chacun.

Le produit du bétail et des bois n’est certainement pas suffisant pour le vêtement. Les autres menus besoins s’ajoutent aux frais de culture et les impositions royales. Cette paroisse est donc pauvre, puisque toutes les ressources épuisées, il ne lui reste pas de quoi vivre à demi. Pour subvenir à cette indigence, il faut user de moyens qui par la suite deviennent plus nuisibles que le mal même. On se sauve par les charrois qui reviennent très fréquemment et où l’on passe bien des jours perdus pour les travaux de la terre, d’un autre côté les jeunes gens s’absentent presque tous au retour du printemps, vont dans d’autre pays vendre leurs bras et leur vigueur afin que l’hiver les ramenant dans leur patrie, ils puissent y apporter quelque secours pour leur famille. On voit combien l’agriculture doit souffrir de ces évasions qui sont annuelles.

Cette paroisse unit ses vœux à ceux du reste de la Double pour les réclamations qui y sont communes. Elle espère qu’on voudra bien lui faire quelque part des soulagements et secours qu’on pourra avoir à répandre sur les cantons de la provins (ADD 6C13)

c -Le cahier de Villamblard

Enfin, le cahier de Villamblard témoigne à la fois de l’anticléricalisme populaire mais aussi de ce que certaines mesures de la constitution civile du clergé qui parurent radicales étaient aussi dans les têtes en 1789, même si ce cahier de Villamblard paraît tenir des positions particulières. Notons que le contenu reprend la question de la domesticité. Ce cas sera évoqué en section 4

Les travailleurs les plus nerveux ont abandonné une paroisse frappée de tant de fléaux, ils se sont enrôlés avec la laquetaille et les artistes pour avoir du pain avec des vices, l’oisiveté avec la commodité et la bassesse. Prennent-ils un peu plus d’essor, ils se font prêtres ou moines et vont grossier la troupe des fainéants doublement onéreux et par le sot orgueil de leurs prétentions et par les salaires très disproportionnés avec les services qu’ils rendent.

Sera suppliée Sa Majesté :

1° De réduire d’un quart les évêchés la mort arrivant
2° Supprimer toutes les collégiales
3° Défendre recevoir pas un religieux de dix ans, les réduire en deux classes suivant le régime de carnivore ou d’ictyophages
4° Ordonner qu’ils seront au moins 12 religieux dans chaque couvent, moyennant ce, celles qui demeureront vacantes seront cédées au profit des provinces (6)
5° Qu’ils entreront sous la juridiction ordinaire de l’ évêque qui pourra s’en servir de vicaire de secours
­6° Le religion romaine sera toujours dominante. Tous les cultes qui ne combattent pas les lois civiles seront tolérés en par leurs sectateurs alimentant leurs ministres
7° les protestants jouiront de tous les droits civiles et pourront même postuler les charges publiques ; sans pour autant faire corps.
8° Comme l’empire des religions est dans les cieux, les biens de la terre comme ministres leurs seront prohibés. En conséquence toutes les dîmes ecclésiastiques supprimées.
9° En remplacement il sera payé 1° aux archevêques 30000livres, aux évêques 15000, aux curés 1000 livres pour les cures à 200 feux, 1200 à ceux qui ont 300 feux, enfin 1600 livres pour celles où il faut l’intervention d’un vicaire. Les curés, moyennant ce traitement, ne pourront rien plus prétendre pour les fonctions de leur état (7)
10° Toutes les abbayes, prieurés ou bénéfices consistoriaux seront supprimés
11° Il sera établi un consistoire à Paris pour sacrer les évêques, accorder leur bulle et investir leurs évêchés
12° Créer un patriarche pour présider ledit consistoire qui remplira en France les fonctions de Sa Sainteté ; moyennant ce, abroger tout envoi d’argent à Rome, soit pour les annates(8), bulle dispenses etc…

33 - Les états à Périgueux

Remarque : J’ai évoqué dans le livre les états du Périgord. En fait le sentiment que leur réunion de 1789 s’inscrivait dans la tradition de ceux de 1614 justifiait l’emploi de ce terme. Mais il s’agit d’une simple réunion électorale qui n’avait aucun pouvoir de décision à la manière des états provinciaux. Mais on voyait dans la réunion de 1789 un premier pas vers ce rétablissement

 b- les curés « richéristes (9)» et le malentendu de 1789 : texte abbé Lastorde (N N ,Fonds Périgord, correspondance Lespine)

L’abbé Lastorde (ou Laborde) est curé de Bourrou. C’est un correspondant de l’abbé Lespine qui en 1789 séjourne à Paris. Son confrère lui écrit donc pour lui arrer les nouvelles du pays et ici la réunion du clergé à Périgueux. On y retrouve l’inspiration richériste, un des avatars d »presbytérien » du jansénisme et qui s’élevait contre la gestion autocratique de l’ordre par le haut clergé méprisant à l’égard des prêtres de paroisses

b-le mandat impératif de la noblesse périgourdine.

Ce mandat a été voté par la partie la plus dure du clergé périgourdin et notamment des parisiens qui, n’ayant pas été élu voulurent enfermer leurs députés dans des prescriptions très étroites qui montrent leur état d’esprit et complètent le cahier de doléances.

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Notes :

Note 1 : A noter que le Dauphiné (pays d’Etat) faisait figure de modèles dans la pré-Révolution notamment à la suite de la fameuse « journée des tuiles » du 7 juin 1788 à Vizille. On y avait convoqué les Etats particuliers selon un mode qui augmentait la représentation du tiers et le vote en assemblée commune. Jean Egret, La Révolution des Notables, Mounier et les Monarchiens, 1789, Paris, Armand Colin, 1950.

Note 2  : On est ici face à la formulation stricte du système censitaire dans une définition plus rigoureuse que celle de la Constituante. Celle-ci graduait les droits des citoyens (actifs, électeurs, éligibles) en fonction de l’impôt. Ici  on établit une sorte de proportionnalité directe entre taille des propriété et citoyenneté on exclut du vote tous ceux qui ne sont pas propriétaires à commencer par les métayers même s’ils paient beaucoup d’impôts

Note 3 :  Il s’agit là des dîmes inféodées que percevait la noblesse qui constituait une partie décimée mais mal acceptée du produit décimal et qui avait survécu à la réforme grégorienne du XII °siècle qui avait vu l’Eglise récupérer ses biens spoliés par la noblesse durant les siècles de désordres postérieurs à Charlemagne.

Note 4C’est à dire en les distribuant aux manants au sein de la seigneurie, qui fonde la propriété éminente, en échange d’un cens ou droit ou rente féodale tandis que les propriétés directes acquises par achat ou héritage étaient travaillées en faire valoir direct ou louées aux fermiers ou métayers contre loyer en argent dans le premier cas, en nature dans le second.

Note 5 : Les domestiques des privilégiés étaient exempts de milice.

Note 6 : En fait cette mesure fut appliquée plus rigoureusement puisqu’on décida de « rendre leur liberté » aux religieux qui le souhaiteraient et de regrouper les autres par vingt

Note 7 :  Il s’agit d’interdire la perception de ce que l’on appelait le casuel notamment perçu pour les enterrements

Note 8 :  Revenu d’une année du bénéfice à envoyer à Rome au moment d’une entrée en possession. Dans les faits, il ne s’appliquait qu’aux évêques et était souvent une partie seulement du montant

Note 9 :  Le « richérisme » du nom d’Edmond Richer (1559-1661) affirmait la subordination du pape aux conciles et estimait que, le seul seigneur étant Jésus-Christ, l’Eglise ne pouvait être gouvernée que par des conseils dont les curés (prêtre ayant la « cura animarum » soit la charge des âmes), successeurs des apôtres devaient faire partie au même titre que les évêques conformément à ce qui se passait dans l’Eglise primitive. Le richérisme a été au XVIII°siècle une composante du jansénisme et a nourri une sorte de courant ecclésial démocratique qu’illustre cette lettre de l’abbé Lastorde ou Laborde que Louis Grillon avait relevée a la Bibliothèque nationale. Elle fait partie d’un courrier qui court sur l’année 1789 et qui montre que pour être richériste les curés avaient souvent pour ce qui est de la société des idées plus conservatrices. Cela a nourri le malentendu de 1789 sur le clergé que l’attitude de la majorité des ecclésiastiques à l’Assemblée devait dissiper : ils eurent vite le sentiment que les mesures prises par l’assemblée étaient hostiles au clergé. J’avais publié ce texte en 1989 dans Croquants et Jacobins, cité ci-dessus, p14-15

 

 

 

Chronologie des évènements révolutionnaires en France et en Périgord

Chronologie proposée par Guy Mandon

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